Montée des discours masculinistes et leurs impacts sur l’égalité
Question d'orale concernant la montée des discours masculinistes et leurs impacts sur l’égalité en Fédération Wallonie-Bruxelles.
Question d'orale de Mme Leila Agic
à M. Yves Coppieters, ministre de la Santé, des Droits des femmes et de l’Égalité des chances
Monsieur le Ministre,
Au mois de janvier, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) de la France a publié son rapport annuel portant sur l’état des lieux du sexisme en France et intitulé «La menace masculiniste». Dans ce rapport, le HCE dresse un constat préoccupant: le sexisme demeure profondément enraciné dans la société française, sous des formes à la fois hostiles et plus diffuses, et il s’inscrit dans un continuum allant des stéréotypes banalisés jusqu’aux violences les plus graves.
Ce rapport, fondé sur une enquête menée auprès de plus de 3 000 personnes, met notamment en évidence une adhésion persistante à des représentations sexistes, une forte exposition des femmes aux discriminations et aux violences, ainsi qu’une défiance marquée envers l’efficacité des politiques publiques et des institutions chargées de lutter contre ces phénomènes. Il met par ailleurs l’accent sur la structuration et la diffusion croissante des discours masculinistes, fondés sur une logique de victimisation masculine, de remise en cause des droits des femmes et de contestation des politiques d’égalité, particulièrement par le biais des réseaux sociaux et des espaces numériques fréquentés par les jeunes.
Si ce rapport concerne la France, les phénomènes qu’il analyse, ainsi que ses recommandations, dépassent largement les frontières nationales. En effet, plusieurs constats récents en Belgique indiquent que des discours masculinistes comparables circulent également sur les réseaux sociaux et touchent particulièrement es adolescents. Nous attendons d’ailleurs avec hâte le rapport du Forum des Jeunes sur cette question.
Les contenus masculinistes commencent aussi à se manifester dans les milieux scolaires et éducatifs, comme en témoignent des opérateurs de terrain. Les analyses et les recommandations formulées dans le rapport du HCE français font ainsi écho à des réalités qui sont observées en Fédération Wallonie-Bruxelles et qui concernent directement nos politiques relatives à l’enseignement, à la jeunesse et à la promotion de l’égalité entre les femmes et les hommes.
Monsieur le Ministre, disposez-vous aujourd’hui d’éléments chiffrés ou d’indicateurs propres à la Fédération Wallonie-Bruxelles permettant de mesurer la diffusion de discours masculinistes, antiféministes ou sexistes dans le monde «réel», mais aussi sur les plateformes numériques? Le cas échéant, comment ces données sont-elles intégrées dans l’évaluation des politiques existantes?
Quelles actions de sensibilisation votre gouvernement mène-t-il actuellement, ou envisage-t-il de renforcer, afin de prévenir l’adhésion aux idéologies masculinistes, en particulier à travers l’enseignement et l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (EVRAS), mais aussi à travers des actions en ligne? Quand disposerons-nous des divers plans relatifs aux violences de genre et aux droits des femmes que vous nous avez promis pour le début de l’année 2026?
Enfin, comment ces actions sont-elles articulées avec la formation initiale de divers professionnels de la santé, de la jeunesse, de l’enseignement ou du secteur socioculturel, afin de leur permettre de faire face à l’émergence des discours masculinistes dans leurs pratiques quotidiennes et de promouvoir ainsi des environnements fondés sur l’égalité et le respect?
Réponse du Ministre
La montée des discours masculinistes, nourrie par des jeunes hommes, constitue un phénomène très inquiétant.
En octobre dernier, le Forum des Jeunes a lancé un projet pour consulter des jeunes de 16 à 30 ans sur le sujet. Cette enquête vise à identifier les courants du mouvement masculiniste, à analyser son impact sur nos jeunes, à éclairer la manière dont ces idées sont perçues et à ressortir les pistes identifiées par les jeunes pour lutter contre ce phénomène. L’enquête, clôturée à la fin du mois de janvier, a réuni plus de 1 600 réponses. Grâce à cette initiative, la Fédération WallonieBruxelles disposera de données spécifiques. En avril, le Forum des Jeunes rédigera un avis relatif à l’analyse des résultats. La réalisation d’une brochure présentant notamment les témoignages des jeunes suivra.
Le 18 septembre dernier, en amont de cette consultation, le Forum des Jeunes a organisé une formation destinée aux jeunes de 16 à 30 ans visant à mieux leur faire comprendre les dynamiques autour de la montée du masculinisme. L’EVRAS joue également un rôle essentiel dans la sensibilisation des jeunes grâce aux animations proposées par les opérateurs labellisés qui attirent leur attention sur des thématiques comme les formes de violence. Les discours masculinistes, qui encouragent souvent à adopter des comportements violents envers les femmes et les filles, pourraient faire l’objet d’animations EVRAS si le sujet est abordé par les élèves.
Au premier semestre 2026, un appel à candidatures dont l’objectif est de reconnaître, pour une durée de cinq ans, cinq collectifs de lutte contre les violences faites aux femmes sera lancé. Un projet de lutte contre le masculinisme auprès des jeunes pourrait être soutenu dans le cadre de la reconnaissance de ces cinq collectifs.
Entre 2021 et 2025, un des collectifs soutenus a mené un projet intitulé «Crush» et visant à lutter contre les violences dans les relations amoureuses chez les jeunes et à questionner les normes de genre inégalitaires, dont le masculinisme. À l’initiative des associations constituant ce collectif, comme Solidarité Femmes, le Collectif contre les violences familiales et l’exclusion (CVFE) et le Centre de prévention des violences conjugales et familiales (CPVFC), un colloque international est organisé le 17 mars 2026 pour présenter les résultats du projet et les mettre en perspective avec les initiatives menées au Canada. Les expertes belges et canadiennes interviendront sur le rapport de domination qui se joue dans les relations amoureuses chez les jeunes et leur lien avec les discours masculinistes.
La Stratégie «Genre et droits des femmes» 2025-2029, commune à la Région wallonne et la Fédération Wallonie-Bruxelles, et le Plan intra-francophone de lutte contre les violences faites aux femmes, commun à la Région wallonne, à la Commission communautaire française (COCOF) et à la Fédération WallonieBruxelles, seront très prochainement soumis aux différents gouvernements concernés. La Stratégie sera ensuite présentée à notre Parlement.
La formation initiale des professionnels relève de la liberté académique des établissements d’enseignement supérieur. Une réflexion est en cours au sein de la Commission «Genre» de l’Académie de recherche et d’enseignement supérieur (ARES) pour proposer une boîte à outils destinée aux enseignants de l’enseignement obligatoire, et ce, dans le but de les aider à rédiger une fiche d’unité d’enseignement qui intègre les questions de genre et reprenne les bonnes pratiques sur le sujet.
Enfin, en mars prochain, le lancement d’une campagne de sensibilisation destinée aux jeunes de 15 à 20 ans visera à lutter contre les stéréotypes de genre. Sans aborder précisément le masculinisme, cette campagne mettra en lumière les stéréotypes de genre souvent invisibilisés, banalisés et profondément ancrés dans notre quotidien.
Réplique de Mme Leila Agic
À côté du pack «Nouveau départ», la lutte contre le masculinisme, notamment chez les jeunes, doit être la priorité de cette législature.
Les choses que je vois circuler sur les réseaux sociaux et sur TikTok sont terrifiantes. Je ne peux pas imaginer, en 2026, que les jeunes puissent penser cela de la place des femmes, du rôle des femmes dans la société ou des droits des femmes. Aujourd’hui, certains jeunes commencent en effet à remettre ces sujets en question.
Il faut s’interroger, au niveau politique, sur les raisons qui poussent les jeunes garçons à ressentir ces droits comme une attaque à leur égard. Que faut-il faire afin que ces garçons trouvent à nouveau leur place dans une société qui change? Ils ne peuvent clairement plus, à l’époque actuelle, adopter une attitude qui était celle de leur grand-père.
Ainsi, c’est une réflexion politique que nous devons toutes et tous mener de sorte que cette nouvelle tendance ne s’ancre pas dans notre société. Les jeunes d’aujourd’hui seront notamment les futurs dirigeants et députés de demain. Que risquons-nous d’avoir, demain, comme votes, comme décisions politiques, comme enseignements et comme recherches scientifiques si les jeunes estiment, aujourd’hui, que le droit des femmes n’est plus une priorité. En tout cas, je retiens ce que vous avez mis en avant et je reviendrai vers vous avec d’autres propositions prochainement, Monsieur le Ministre.