La décolonisation de l'espace public et le devoir de mémoire

de Mme Leila Agic
à M. Rudi Vervoort, ministre-président du gouvernement de la Région de Bruxelles- Capitale chargé du développement territorial et de la rénovation urbaine, du tourisme, de la promotion de l'image de Bruxelles et du biculturel d'intérêt régional.

Question orale

Comme l'ont relaté les médias, la Flandre connaît actuellement un grand débat sur la question de la décolonisation, notamment en ce qui concerne l’espace public. Plusieurs bourgmestres font ainsi débaptiser dans leur ville ou commune des rues portant le nom de Léopold II. La ville de Gand en fait partie, mais d’autres communes ont étendu leurs actions aux noms de figures ayant eu des sympathies pour l’Ordre nouveau.


À cet égard, Bruxelles n’est pas en reste. Sous la législature précédente, le Parlement bruxellois a été le théâtre d’une réflexion émouvante sur la question des métis nés de parents belge et congolais et retirés à ces derniers dans le contexte de la décolonisation pour être confiés à des familles adoptives en Belgique. Cette réflexion a donné lieu à une résolution, suivie par une seconde au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, compétente en matière d’adoption.


Le bourgmestre de Bruxelles a récemment inauguré un square Patrice Lumumba à hauteur de la porte de Namur, à l’entrée du quartier de Matonge. C'est un symbole et un message fort à l'adresse de nos concitoyens d’origine congolaise.


Dans sa déclaration de politique régionale (DPR), on peut lire que le gouvernement plaidera pour l’inclusion d’éléments liés à l’histoire des discriminations, de la colonisation, de la décolonisation, des migrations, des mouvements féministes et LGBTQI+, sensiblement à Bruxelles dans les cursus scolaires. Plus spécifiquement, le gouvernement engagera une réflexion, en concertation avec le monde académique et les acteurs associatifs concernés, sur les symboles liés à la colonisation dans l’espace public. La direction générale que souhaite prendre ce gouvernement me paraît assez claire.


- Comment le gouvernement bruxellois mettra-t-il concrètement en œuvre cet engagement de la DPR ?

- Quelle est sa position sur le changement de nom des axes portant le nom de Léopold II ?

- Quels sont les projets du gouvernement à l’égard du boulevard Léopold II, cette voirie régionale traversant plusieurs communes, dont Molenbeek- Saint-Jean ?

Réponse du Ministre-président

L’objet de votre question traite de la valeur symbolique de la toponymie. Récemment, la ville de Courtrai a décidé de débaptiser la rue Cyriel Verschaeve. Cet auteur et dramaturge flamand a été condamné à mort pour collaboration à l’issue de la Seconde Guerre mondiale.


Dans un large consensus, la ville de Courtrai a décidé de trouver un autre nom pour cette rue. À la suite de ce débat, un conseiller communal courtraisien a proposé d’ouvrir une discussion sur l’artère nommée en l’honneur de Léopold II. Voilà qui a relancé le sujet en Flandre, mais la question est posée depuis quelques années. Elle a d'ailleurs trouvé écho dans la déclaration de politique régionale (DPR), comme vous le signalez.


La littérature rappelle le rôle de Léopold II dans sa gestion du Congo avant que celui-ci ne devienne territoire belge à part entière. Nous ne pouvons plus occulter les millions de morts causées par l’administration de Léopold II entre 1885 et 1908. L’exploitation du caoutchouc et de l’ivoire a mené à un massacre de masse, des tortures et de violentes répressions sur les populations locales qui ne répondaient pas assez bien aux attentes de l’administration mise en place.


Dès lors, je comprends combien les éléments commémorant LéopoldII dans l’espace public peuvent choquer, et plus particulièrement au sein de la communauté afro-descendante, fortement présente à Bruxelles. À cet égard, on peut également parler du rôle qu’a joué Alphonse Jacques de Dixmude alors qu’il supervisait les récoltes de caoutchouc au Congo.


Ce personnage, mieux connu sous le nom de général Jacques, a ensuite arrêté l’avancée allemande à Dixmude en 1915. Sa mémoire est aussi ancrée dans le nom d'une voirie régionale bien connue. Je suis pleinement conscient de l’impact des noms de voiries et j’entends le débat public qui s'agite sur cette question.


Il est clair que la toponymie est le reflet d’une forme d’histoire officielle. Elle reflète des époques où la pensée dominante et la construction collective du vécu sociétal étaient certainement plus patriarcales, moins attachées au respect des droits humains et à la protection des minorités.


Il faut revoir avec prudence l’inscription de cette histoire dans notre espace collectif, mais il faut le faire collectivement. Cela pourrait faire l’objet d’un panel citoyen dans ce parlement. J’y suis en tout cas pleinement favorable.


Il est important que la société dans son ensemble se rencontre et échange sur la manière dont nous prenons collectivement en charge ce devoir. Nous ne panserons qu'ensemble les blessures de l’histoire.


D’autres voiries communales font encore référence à la colonisation. Je pense notamment à la rue des Colonies. Il faudrait analyser plus en détail la question à travers différents prismes. La question de la colonisation n’est pas la seule. Il appartientégalement aux communes de se positionner sur cette question.


Comme je vous l'ai dit, sans attendre les conclusions quant aux modifications de dénomination, il faut faciliter la reconnaissance de valeurs plus actuelles dans les nouvelles appellations de lieux, par exemple rééquilibrer la balance des genres dans les noms attribués aux voiries.


Aujourd’hui, il y a sensiblement plus d'hommes que de femmes parmi les personnes mises à l'honneur, et cela doit changer. À cet égard, je me réjouis d'apprendre qu'à la suite d'un concours organisé par Beliris, la nouvelle passerelle qui enjambera le canal au niveau de la rue Picard et du boulevard Simon Bolivar sera rebaptisée en mémoire de Suzan Daniel, militante belge des droits pour les lesbiennes, gays, bisexuels et trans (LGBT).

Réplique de Mme Agic

Il me semble que l'idée d'un panel citoyen au sein de ce parlement est intéressante. Je suis d'accord avec le lien que vous faites, d'une part avec l'histoire qui reste inscrite dans les noms de nos rues, et d'autre part avec le manque de représentation et de diversité. Les femmes et d'autres personnages de notre histoire ne sont pas assez présents dans nos rues.


Ces deux questions peuvent être liées dans le travail qui sera accompli à ce sujet à l'avenir. Je ne manquerai pas de revenir vers vous avec cette question tout au long de la législature au sujet de cette question.