Impact de l'extension des jobs étudiants sur le secteur de la jeunesse

De Leila Agic,

à Valérie Lescrenier, vice-présidente du gouvernement et ministre de l'Enfance, de la Jeunesse, de l'Aide à la jeunesse et des Maisons de justice.

L’accord du gouvernement Arizona annonce des jours sombres pour les personnes les plus démunies, pour les femmes et pour l’avenir de la Belgique. Plusieurs mesures prévues toucheront les jeunes et je m’attarderai aujourd’hui sur certaines d’entre elles qui toucheront particulièrement le secteur de la jeunesse et également celui du sport.

Je pense à l’augmentation, dans le droit du travail et la sécurité sociale, du plafond d’heures annuelles autorisées pour le travail étudiant, qui passe à 650 heures, et à l’abaissement à 15 ans de l’âge minimal pour travailler comme étudiant. Ces mesures dessinent les contours d’une politique qui s’ancre dans la volonté du gouvernement fédéral de flexibiliser le travail, ou plutôt de le préca- riser. Le président du MR, votre partenaire de majorité, Madame la Ministre, aime citer les Pays-Bas comme exemple. Là-bas, des jeunes âgés de 13 à 14 ans travaillent pour 5,25 euros de l’heure. Est-ce le modèle social que votre parti dé- fend ?

Les négociateurs ont-ils pensé une seconde aux jeunes lorsqu’ils ont décidé cette mesure ? Non ! À travers des cotisations sociales réduites et moyennant une quasi- absence de droits pour les travailleurs, le gouvernement Arizona offre aux entre- prises une main-d’œuvre ultraflexible à bas coût. Votre parti tentera de se défendre en affirmant que cela permettra aux jeunes de gagner un peu d’argent de poche. Après tout, le travail, c’est la santé! Nous ne sommes pas dupes. Aujourd’hui, les jobs étudiants ne se limitent plus à un petit job effectué durant les congés d’été. D’ailleurs, 600 heures, cela équivaut à beaucoup de congés d’été! Il s’agit dorénavant d’une part substantielle et structurelle du marché du travail. Ces jobs étudiants se font au détriment des jeunes, comme nous l’avons déjà cons- taté dans l’enseignement supérieur.

D’abord, le fait de travailler réduit le temps disponible pour réviser et assimiler les cours, ce qui peut entraîner une baisse de la réussite académique et un allongement des études. Ensuite, la fatigue physique et la fatigue mentale liées à des horaires de travail exigeants peuvent nuire à la concentration et à la motivation des jeunes, rendant l’apprentissage plus difficile. Enfin, le travail réduit le temps qu’ils ont pour d’autres activités sociales essentielles à leur épanouissement personnel et à leur développement professionnel. Comment votre parti, qui défend le développement de jeunes citoyens responsables, actifs, critiques et solidaires (CRACS) et qui a mis la lutte pour la santé mentale au cœur de son programme, a-t-il pu accepter une telle mesure ?

Les jeunes qui, hier, se mobilisaient au sein d’une association, d’un mouvement de jeunesse ou d’un club sportif, prendront demain le chemin du travail. Je peux déjà vous affirmer que les premiers à abandonner ces activités émancipatrices seront les jeunes issus des milieux les plus précarisés. Bien sûr, vous pourriez me répondre que les jeunes sont les premiers à se réjouir d’une mesure qui leur per- mettra de gagner de l’argent parfois bien nécessaire, mais nous savons tous qu’il y a un piège. Pour certains, il s’agira de recourir, de façon modérée, à la possibilité de jober; pour d’autres, cela deviendra vite une obligation pour boucler des fins de mois déjà difficiles.

Dès lors, avez-vous analysé les potentiels dégâts que ces mesures désastreuses pourraient avoir sur le secteur de la jeunesse et l’émancipation des jeunes ? Dis- posez-vous de données faisant état d’un déficit de bénévoles ? Allez-vous contacter le ministre fédéral de l’Emploi afin de lui exposer les risques pour les jeunes ? Comment comptez-vous redynamiser l’engagement citoyen des jeunes dans ce nouveau cadre où l’on semble considérer que les jeunes représentent une simple main-d’œuvre et non pas l’avenir ?

Réponse du ministre

Avant toute chose, il est essentiel de rappeler que si l’emploi relève des compétences fédérales, notre priorité, en Fédération Wallonie-Bruxelles, est d’accompagner les jeunes dans leur développement global. L’objectif est de leur offrir l’opportunité de vivre des expériences émancipatrices qui les aideront à acquérir diverses formes de compétences et à développer un esprit critique.

Le secteur de la jeunesse joue un rôle clé dans cet accompagnement en créant un cadre propice à la confiance en soi et à l’apprentissage non formel, afin que chaque jeune puisse faire des choix éclairés pour son avenir. Il est vrai que le travail étudiant peut offrir aux jeunes une autonomie financière et une première expérience professionnelle, ce qui est positif. Une enquête menée par Randstad indique que 55 % des jeunes déclarent se sentir mieux dans leur peau grâce à un job étudiant, notamment parce qu’ils gagnent en indépendance et en confiance. Pour cette raison, je ne souhaite vraiment pas opposer travail et engagement vo- lontaire au risque de faire passer aux jeunes le message que l’un vaudrait mieux que l’autre, alors que ce sont deux formes complémentaires d’émancipation.

Toutefois, il est important d’accompagner ces jeunes pour éviter certaines dé- rives. À ce titre, je soutiens vivement les associations comme le Forum des Jeunes, Infor Jeunes, Bruxelles-J, les centres d’information des jeunes, les Jeunes FGTB ou encore les Jeunes CSC, car elles informent les jeunes travailleurs et éveillent leur esprit critique en leur offrant les outils pour défendre leurs droits. Je serai particulièrement attentive aux retours de ces associations qui sont en contact direct avec les jeunes et observent leur réalité au quotidien.

Par ailleurs, l’engagement des jeunes constitue un levier fondamental pour leur développement personnel et citoyen. Il est donc essentiel de continuer à soutenir les opportunités qui leur sont offertes, qu’il s’agisse de volontariat, d’initiatives citoyennes ou de formations. Pour encourager cet engagement, nous devons aller plus loin dans la valorisation des jeunes qui s’investissent et il est important de renforcer la visibilité de ces opportunités et également des associations dont la mission est de former des CRACS et des travailleurs du secteur de la jeunesse. La valorisation de l’engagement des jeunes est une piste de travail que mon cabinet entend explorer prochainement.

Enfin, je ne suis pas entrée en contact avec le ministre fédéral de l’Emploi, mais mon cabinet et moi-même nous tenons bien entendu à sa disposition.

Réplique de Mme Agic

Madame la Ministre, entendons-nous bien: personne n’op- pose le travail aux autres activités nécessaires à l’épanouissement des jeunes. Toutefois, nous connaissons la suite: ce sont les jeunes les plus précarisés, donc qui en ont le plus besoin, qui profiteront de cette possibilité de travailler un plus grand nombre d’heures. Ce sont eux qui rempliront les rayons des supermarchés, qui seront mobilisés pendant les jours de grève et empêcheront peut-être que leurs propres parents – travaillant aussi dans ce secteur – se voient offrir un contrat à durée indéterminée (CDI). En effet, les enfants des personnes qui ont des métiers pénibles et peu valorisés travaillent souvent autant d’heures en job étudiant que leurs parents dans leur travail d’adultes.

Le message que vous envoyez est vraiment problématique. En tant que ministre de la Jeunesse, vous devez protéger nos jeunes qui auront tout le reste de leur vie pour travailler et prendre goût à la valeur du travail. Je suis également surprise de votre réponse qui se base sur les données d’une étude de Randstad. Il est évident que cette agence doit confirmer l’émancipation des jeunes au travail, alors que ces derniers travaillent plus de 650 heures par an, ce qui représente déjà l’équivalent d’un tiers-temps !