l’évaluation du plan bruxellois de lutte contre les violences faites aux femmes, concernant le continuum de violences
de Leila Agic
à Nawal Ben Hamou, Secrétaire d'État à la Région de Bruxelles-Capitale en charge du Logement et de l'Égalité des Chances
Malgré les progrès réalisés au cours des dernières décennies en matière d'égalité entre les femmes et les hommes, il n'existe toujours pas un seul pays au monde où les femmes et les filles ne subissent pas de violences conjugales. Il n'y a pas un seul moment de la vie des femmes où elles ne sont pas exposées à la menace ou à la réalité d'actes de violence masculine. Toutes les formes de violence masculine à l'égard des femmes sont liées et forment un « continuum de violences », tel que conceptualisé par la professeure Liz Kelly en 1987. Celui-ci revêt des formes très diverses, allant de violations évidentes des droits des femmes à des formes subtiles ou déformées de contrôle sur leur vie, leur corps ou leur sexualité.
En effet, en 1987, Liz Kelly a élaboré le concept de « continuum de violences » ou « continuum en matière de violence sexuelle ». Il prend en considération les expériences vécues par les femmes et toutes les formes de violence fondée sur le genre, des blagues sexistes aux féminicides, sans les hiérarchiser.
La notion de continuum est utilisée pour remettre en question l'utilité des différences établies entre les types de violence en fonction de leur gravité. Ainsi, à propos de la peur de la mort éprouvée par certaines victimes d'exhibition sexuelle, Liz Kelly insiste sur le fait que « créer une hiérarchie des violences en fonction de leur gravité n'est pas pertinent ». Le succès du concept, selon Kelly, tient à sa capacité à affirmer « un lien entre toutes les formes de violence sexuelle », à «
mettre en évidence le lien entre le comportement ordinaire et quotidien des hommes et les "extrêmes", et donc à relier les abus les plus courants et quotidiens aux épreuves moins courantes qualifiées de crimes ». En France, ce terme est de plus en plus utilisé spécialement depuis la vague MeToo et la révélation de l'ampleur du mouvement de dénonciation des violences sexistes et sexuelles.
Intégrez-vous actuellement le concept de « continuum de violences » dans vos actions visant à lutter contre les violences faites aux femmes ? Ce concept est-il intégré dans la stratégie globale d'equal.brussels ? Qu'en est-il de son intégration dans le plan bruxellois de lutte contre les violences faites aux femmes ?
Réponse de la secrétaire d’état
Comme vous le savez, la lutte contre les violences envers les femmes est une des priorités de ma politique de l'égalité des chances et des travaux d’equal.brussels. Ces violences s’exercent dans la sphère intime ou familiale, en rue, dans les lieux de sortie, les transports en commun, au travail, et prennent différentes formes, de la remarque sexiste, aux violences physiques et sexuelles jusqu’au féminicide, en passant par le harcèlement de rue ou les stratégies de contrôle, psychologique ou économique, par le partenaire.
La convention d’Istanbul, de laquelle le plan s’est largement inspiré, se développe autour du concept de continuum des violences imposées aux femmes et reconnaît qu’il est à la fois le résultat et le fondement de la société patriarcale. Ainsi, ces violences, quelle que soit leur forme, témoignent des rapports de force inégaux entre les femmes et les hommes et doivent, à ce titre, être toutes combattues, sans hiérarchie. Aucune forme et aucun lieu ne sont épargnés par les violences et toutes les formes et tous les lieux où elles s’exercent doivent être pris en compte dans le cadre d’une stratégie intégrée de lutte contre les violences. Il n’y a pas de violences mineures. Aucune n’est acceptable et toutes doivent être combattues, et toutes les victimes doivent être protégées et soutenues.
La politique régionale en matière d’égalité des chances est fondée sur le constat qu’il est impératif de proposer des réponses concrètes et coordonnées pour aider toutes les victimes, prendre en charge les auteurs et sécuriser les lieux et situations où les violences peuvent prendre cours.
Le plan bruxellois de lutte contre les violences faites aux femmes est donc construit de façon transversale avec tous les membres du gouvernement bruxellois, afin que chacun prenne ses responsabilités dans ses compétences en matière de lutte contre les violences. Nous avons tous un rôle à jouer. Ainsi, tous les acteurs publics qui agissent dans les différentes sphères de la vie qui sont le théâtre potentiel des différentes formes de violences sont impliqués.
De nombreuses actions transversales veillent à ce qu'aucune forme de violences ne soit laissée de côté. Citons :
- la plateforme associative constituée des acteurs et actrices actifs dans la lutte non seulement contre les violences entre partenaires, quelle qu’en soit la nature, mais aussi contre les violences sexistes dans la rue et l’espace public, au travail, etc.
- un soutien aux initiatives de la société civile qui, au fil des appels à projets lancés tout au long de la législature, a pu être accordé à plusieurs projets qui traitent d’une ou plusieurs formes de violence ;
- l’enquête européenne « Gender-based Violence », qui a pour objectif de mettre à disposition des statistiques sur les différentes expériences de violences vécues par les femmes en raison de leur genre ;
- le cadastre des formations disponible sur le site d’equal.brussels, qui dresse un panorama des ressources disponibles en formations ;
- la campagne annuelle « Rubans blancs », qui vise à dénoncer et à agir contre toutes les formes de violences faites aux femmes ;
- les formations dispensées aux membres du personnel des cellules EVA traitant différents types de violences intrafamiliales et sexuelles.
Par ailleurs, des actions se concentrent sur certaines formes de violence :
- le harcèlement sexiste dans l’espace public ;
- les violences intrafamiliales ;
- les violences sur le lieu de travail ;
- les cyberviolences, qui constituent précisément un continuum des violences dans le monde physique.
En outre, plusieurs formations visent les métiers de la sécurité et abordent diverses formes de violences fondées sur le genre :
- Brusafe a ouvert une formation relative à la prise en charge des violences entre partenaires, et cela, à la fin de l’année dernière ;
- la
démarré le 4 décembre dernier au sein de l’École régionale et intercommunale de police (ERIP) ;
- une formation relative au sexisme et au harcèlement de rue y est également dispensée.
Vous l’aurez compris, les actions du plan bruxellois de lutte contre les violences faites aux femmes s’attaquent à toutes les formes de violences et dans toutes les compétences bruxelloises, et cela, dans l’optique de briser ce continuum des violences.
Réplique de Mme Agic
Il est en effet important de faire de ce concept une ligne de conduite, quand certains veulent décrédibiliser les violences faites aux femmes, comme s'il fallait attendre un féminicide pour s'en préoccuper. Tout un tas de mécanismes se mettent en place avant ce moment tragique où il n'est plus possible d'agir. Il est important d'intervenir sur chaque once de sexisme encore présente dans notre société, étant donné notre héritage patriarcal, afin d'arriver un jour à une société véritablement égalitaire