Rapport ChildFocus sur les victimes de sextorsion, de sexting forcé ou de grooming

De Leila Agic

à Valérie Lescrenier, vice-présidente du gouvernement et ministre de l’Enfance, de la Jeunesse, de l’Aide à la jeunesse et des Maisons de justice

Je vais m’attarder pour ma part sur les chiffres glaçants communiqués par Child Focus: 70 % des victimes de sextorsion, de sexting forcé ou de grooming identifiées avaient moins de treize ans. Derrière ces chiffres se cache une réalité brutale: celle d’enfants manipulés, piégés, parfois menacés, à travers les réseaux sociaux ou les jeux en ligne, et trop souvent livrés à eux mêmes dans un espace numérique, sans garde-fou adapté à leur âge. Ces pratiques ne sont pas marginales. En constante augmentation, elles touchent nos enfants là où ils sont de plus en plus présents, c’est-à-dire sur les écrans, souvent sans accompagnement suffisant ni cadre éducatif solide face aux risques qu’ils encou- rent.

Madame la Ministre, que fait le gouvernement pour mieux protéger les enfants et les jeunes des violences sexuelles en ligne? Quels moyens sont-ils prévus pour renforcer la prévention dans les écoles et les milieux de jeunesse? Quelles collabora- tions sont-elles établies avec les plateformes numériques pour améliorer le signalement, le retrait des contenus et la réponse rapide aux cas de grooming ou de sextorsion? Le gouvernement envisage-t-il de renforcer l’accompagnement parental et éducatif relatif à la citoyenneté numérique?

Enfin, comment soutenez-vous les structures telles que Child Focus dans leur travail essentiel d’écoute, de prévention et de suivi des victimes sur ces questions? Ce rapport montre des chiffres alarmants qui touchent aujourd’hui des enfants et plus seulement des adolescents. Derrière chaque image volée, c’est un trauma- tisme qui les poursuivra durant leur jeunesse et leur vie.

Réponse de la ministre

La com- munication récente du rapport annuel de Child Focus n’a pas manqué de retenir toute mon attention. Malheureusement, ce rapport présente à nouveau une série de données particulièrement inquiétantes, qui s’ajoutent à l’ensemble d’indica- teurs montrant en substance qu’une part croissante de nos enfants et de nos jeunes va effectivement mal, même de plus en plus mal, et que le mal-être touche des enfants de plus en plus jeunes.

Ce rapport ne me surprend pas. Il confirme les constats partagés depuis longtemps par les professionnels de terrain, tous secteurs confondus, en particulier sur la santé mentale. Cette problématique constitue l’une de mes priorités relatives à la jeunesse et à l’aide à la jeunesse.

En effet, le secteur de l’aide à la jeunesse, qui hérite encore trop souvent des si- tuations les plus compliquées, est engagé dans la création et la mise en œuvre de partenariats avec le secteur de la santé mentale, afin de pouvoir apporter les soins nécessaires aux jeunes en détresse. Ainsi, des psychologues de première ligne ont été déployés sous l’impulsion du ministre fédéral Frank Vandenbroucke. L’objec- tif est d’atteindre les populations les plus vulnérables et de soutenir gratuitement les professionnels confrontés à des situations de crise ou des situations complexes.

Par ailleurs, je souhaite mettre en évidence les travaux menés sur les jeunes et l’accord de collaboration interadministratif pour une meilleure prise en charge des jeunes et des enfants à la croisée des secteurs, signé le 28 avril dernier. Cet accord permettra d’opérationnaliser le travail en réseau et la création de disposi- tifs intersectoriels qui permettront de répondre à l’ensemble des besoins du jeune ou de l’enfant. Dans ce cadre, le partenariat avec la santé mentale est essentiel.

Les initiatives relatives à la lutte contre les risques d’exploitation sexuelle se traduisent, dans le champ de l’aide à la jeunesse, par des formations spécifiques organisées pour l’ensemble des acteurs du secteur, mais également par la mise à disposition d’outils de prévention conçus en collaboration avec des opérateurs spécialisés – Yapaka, les services d’aide en milieu ouvert (AMO), ECPAT –, permettant aux professionnels de mieux identifier les signes de danger et d’agir en amont. Le travail de prévention est aussi réalisé pour la notion du consentement, tant par les services AMO que par les services résidentiels.

Parallèlement, la régulation des plateformes numériques ne peut se faire efficace- ment qu’au niveau européen, même si les autorités compétentes des États membres, dont le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) en Fédération Wallonie-Bruxelles, ont également un rôle à jouer dans la surveillance de ces plate- formes.

Enfin, pour ce qui concerne les données concernant les fugues, le rapport de Child Focus mentionne que pas moins de 50 % des fugueurs sont hébergés en institu- tion. Cela donne déjà une indication, même si je ne dispose pas de précisions con- cernant plus particulièrement les services résidentiels de l’aide à la jeunesse.

Quoi qu’il en soit, les fugues sont prises au sérieux et traitées avec une grande attention par les services résidentiels, car elles constituent une mise en danger potentielle ou réelle du mineur. À ce propos et conformément aux procédures en vigueur, les responsables des services résidentiels mandatés signalent la fugue à la police afin de permettre une recherche rapide du jeune. L’autorité mandante est informée, de même que les titulaires de l’autorité parentale.

Les professionnels de l’aide à la jeunesse sont en constante réflexion sur cette problématique qui nécessite une approche interdisciplinaire et une collaboration étroite entre les différents acteurs du réseau, y compris avec les services non man- datés. Ces derniers jouent un rôle essentiel, notamment lorsque le jeune cherche refuge dans des structures d’accueil alternatives ou en dehors de sa famille. Parmi celles-ci figurent les services mettant en œuvre un projet éducatif particulier non mandaté ou les AMO, comme SOS jeunes-Quartier Libre, qui, en garantissant l’anonymat, offrent aux jeunes un espace d’écoute bienveillant, sécurisant et à l’abri des dangers de la rue. Une fois la crise immédiate passée, un travail de re- mise en lien avec les parents est entrepris, dans la mesure du possible et dans l’intérêt du jeune.

Ce travail de réseau, entre services mandatés et non mandatés de l’aide à la jeu- nesse, permet une prise en charge plus globale et plus humaine des jeunes lors des situations de fugue, en offrant aux jeunes à la fois protection, écoute et perspec- tives de réintégration dans un cadre sécurisant.

Dans le champ de compétence de la jeunesse, et au-delà des organisations de jeu- nesse et des centres de jeunes qui contribuent au bien-être des jeunes, je souhaite identifier avec les membres du secteur les mesures qui pourraient renforcer cette dimension spécifique. Une première discussion entre mon cabinet et les mouve- ments de jeunesse a eu lieu ce lundi, concernant notamment ce point et les réalités propres. Elle sera suivie par des initiatives identiques avec les membres du secteur de la jeunesse dans son ensemble.

Je souhaite également mettre en évidence mon action en faveur de l’éducation aux médias qui représente un levier important de prévention. À ce titre, l’appel à projets «Éducation aux médias dans le secteur de la jeunesse» prévoit cette année un budget de 50 000 euros pour renforcer l’éducation aux médias auprès des jeunes et des professionnels qui les accompagnent.

Réplique de Mme Agic

Consentement, pornographie, sextorsion, grooming… Clairement, sur ces questions, la solution ne peut pas être de faire l'autruche. Madame la Ministre, vous nous dites que vous faites de ces questions vos priorités en ce qui concerne la jeunesse. Je souhaite vous croire. Pourtant, durant la réunion, vous nous disiez encore que tous les avis devraient être entendus à propos de l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (EVRAS). Or, l’EVRAS est le meilleur outil à votre disposition afin d’outiller les jeunes face à ce genre de comportements sur les réseaux sociaux.

J’espère que, lorsque le comité se réunira, vous repenserez à vos propos sur la nécessité d’entendre tous les avis, que vous repenserez à votre priorité concernant la jeunesse, que vous vous rendrez compte de ce qui cloche et que vous serez du côté des jeunes. Vous devez être du côté des jeunes pour les protéger et les infor- mer. Vous devez préserver cet outil crucial qu’est l’EVRAS.